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Yves Gellie

Nous avons eu le plaisir de réaliser l'interview d'Yves Gellie, photographe plasticien inclassable dont l'oeuvre, du photo-journalisme à l'art contemporain, a toujours eu pour vocation de questionner sur le sens de l'image.


  • Vous aviez démarré votre parcours en tant que médecin, qu’est-ce qui vous a finalement amené sur la voie du photo-journalisme?


Objectivement je ne suis pas passé de la médecine à la photographie. Je suis passé d’un mode de vie à un autre. Les études de médecine m’ont passionné. J’ai testé beaucoup de pratiques différentes de cette profession en passant par la médecine hospitalière, la médecine de brousse au Gabon, la médecine générale dans les Cévennes, la médecine d’urgence au centre hospitalier d’Antibes. Mais j’avais besoin d’un rapport aux autres différent, la photographie a été un outil qui m’a permis de changer de cadre, de retrouver une liberté d’action et de pensée, d’avoir accès à tout ce qui m’intéressait. Je n’ai jamais vraiment eu le sentiment d’appartenir au monde des photographes même si j’en ai partagé le quotidien pendant de nombreuses années. L’appareil photo a été un outil, un prétexte mais pas une finalité, du moins à cette époque. La médecine m’a apporté une chose précieuse qui m’a permis d’entrer de plein pied dans le photojournalisme : la sémiologie. Une observation médicale a beaucoup à voir avec la préparation et la réalisation d’un reportage. Elle s’apparente pour moi à l’enquête journalistique : interrogatoire, étude des signes, examens complémentaires. Cette démarche m’a permis de traiter directement mes propres sujets. Je ne connaissais à l’époque personne dans le monde de la photographie et dans la presse. L’intérêt purement photographique est venu plus tard, quand j’ai repris des études d’histoire de l’art qui m’ont amené sur un terrain moins instinctif, moins empathique, plus créatif. Je me suis éloigné du photojournalisme car j’étais de moins en moins satisfait du mode d’apparition de mes histoires photographiques dans les journaux, je n’y retrouvais plus ce que je souhaitais raconter. Mais j’ai eu la chance de travailler régulièrement avec les plus grands magazines et agences de presse photographiques à une époque où les photojournalistes avaient encore leur mot à dire. Aujourd’hui j’utilise des outils adaptés aux travaux que je réalise. L’appareil photographique en fait partie mais il n’est plus le seul. 





  • On qualifie votre pratique photographique comme étant à la rencontre du photo-journalisme et de l’art contemporain. Pourriez-vous nous dire où se situe pour vous la frontière entre ces deux mondes ?


C’est une question que je ne me pose pas, mais que l’on me pose souvent. On aime en France vous cataloguer et vous faire appartenir à des mondes bien distincts. Je me suis éloigné du photojournalisme à la suite d’une histoire qui m’est arrivé en Iraq. Après la chute de Bagdad et du régime de Saddam Hussein, suite à la 2nde Guerre du Golfe, je suis parti dans le sud de l’Iraq, dans la région chiite de Kerbala et de Najaf. Pour moi la chute de Saddam signifiait avant tout la libération des chiites et la montée en puissance de l’Iran. Je me doutais que des milices chiites irakiennes et pro-iraniennes allaient se former rapidement. J’ai pu sur un coup de chance entrer dans le compound du leader chiite Moktadar Al Sader et y rester plusieurs jours. Des Iraniens étaient déjà présents avec des valises de cash qu’ils distribuaient aux étudiants en théologie dans le but de payer les salaires des enseignants et du personnel des hôpitaux afin d’en prendre le contrôle. Tout allait très vite. J’ai dû rentrer sur Paris pour trouver une commande capable de me financer un plus long séjour en Iraq. Dans le taxi que j’ai pris à l’aéroport j’ai entendu un fameux chroniqueur sur France Inter affirmer que les chiites irakiens ne feraient jamais alliance avec l’Iran qu’ils avaient combattu quelques années plus tôt. J’ai abordé tous les journaux avec qui je travaillais régulièrement pour trouver un financement. La plupart des rédactions pensaient que les chiites étaient une histoire secondaire. Connaissant bien l’Iraq je savais que l’histoire était là. La capitale Chiite allait bouger de Qom à Kerbala. Les chiites allaient diriger le pays, soutenus par l’administration américaine, ils allaient prendre leur revanche sur la minorité sunnite. 

Je n’ai jamais pu trouver l’ombre d’un euro. Pourtant cela faisait 10 ans que je suivais l’Irak, j’ai compris que l’avis d’un photographe sur des histoires complexes dans la presse n’était plus d’actualité. C’est à ce moment que j’ai pris mes distances avec la presse et que j’ai repris des cours d’Histoire de l’Art afin d’utiliser de nouveaux outils, de trouver d’autres modes d’apparition pour mon travail et surtout de le voir aboutir tel que je le souhaitais. Cela correspondait aussi à une découverte que j’avais faite au cours d’une édition de la Documenta de Kassel en Allemagne qui présentait la vision des artistes sur l’actualité. Leur vision m’avait totalement subjugué, ça a été réellement mon chemin de Damas. 





  • Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser le film « l’année du robot », qui a reçu 12 prix à l’international ? Quels moyens techniques ont été mis en oeuvre pour cette réalisation?


Au départ, je voulais travailler sur l’univers du laboratoire comme espace de recherche où s’élabore notre futur. Au cours d’un voyage au Japon en 2007, j’ai visité le laboratoire d’un chercheur japonais qui utilisait une plateforme de recherche humanoïde. J’ai alors choisi comme fil rouge de ce projet, les grands robots humanoïdes, sans savoir qu’ils n’étaient qu’une cinquantaine à travers le monde. Ces démarches m’ont amenées dans les grandes universités chinoises, américaines, japonaises et européennes. Toutes ces rencontres m’ont fait toucher du doigt l’extrême richesse de cet univers, m’ouvrant un champ d’investigation qui naviguait entre fiction et réalité. On trouve dans ces laboratoires des visions qui empruntent beaucoup au domaine de la fiction. 

 

Toute cette exploration m’a orientée vers un travail plus plasticien. J’ai alors réalisé des pièces basées sur de la vidéo, du mapping, de l’affiche, des installations, de la photographie, pour des musées ou suite à des commandes de municipalités comme Versailles pour sa « nuit de la création » ou Rambouillet pour l’ouverture du centre d’art « La Lanterne » ou Reims.


Le projet du film est venu comme une évidence, dans la mesure où pour moi, l’essentiel résidait dans le relationnel Homme/Machine. Le film puise dans la fiction en s'ancrant dans la réalité. Les scènes qui le composent, nous racontent un futur, tour à tour, désiré, imaginé, et parfois rejeté par nos sociétés. En poussant le petit robot, vers une autonomie rêvée, idéalisée, presque à portée de main, je tente de dévoiler la fascination et, parfois, l’envie irrésistible qu’ont les humains de communiquer avec ces machines. Ces rapports idéalisés leur apparaissent plus simples, apaisés par rapport à ceux qu’ils peuvent avoir avec leurs semblables. Bien que l’avènement de l’humanoïde robotique se heurte à la dure réalité économique, scientifique et technique, le rêve d’un compagnon artificiel reste, cependant, bien ancré dans notre imaginaire.